Vincennes,1968-1980...

La fameuse université vécue de l'intérieur

Depuis sa démolition en 1980 sur ordre des pouvoirs publics, il ne reste plus rien de l'édifice d'origine de l'Université de Vincennes, concédée à la hâte aux enragés de 68 par un gouvernement désireux avant tout d'éloigner l'agitation des beaux quartiers parisiens. Edifice est d'ailleurs un bien grand mot pour qualifier cet agglomérat de préfabriqués dressés à la hâte au coeur du bois de Vincennes (12ème arrdt.) et habillés aux couleurs d'une "université expérimentale" - termes du décret fondateur- : cours du soir, accès aux non bacheliers, enseignements nouveaux, savoirs institutionnels bousculés, formalités administratives réduites au minimum...Affirmer qu'il n'en reste plus rien relève également de l'abus de langage puisque cette éradication fut suivie aussitôt de la réinstallation de la toute jeune  université dans une banlieue voisine qu'on n' appelait pas encore le "9-3" .

Les murs initiaux tombés, reste l'héritage : depuis 1980, Paris 8 s'appelle Vincennes-Saint-Denis ; traces écrites et témoignages se sont multipliés pour évoquer ce pan de l'histoire de 68 si évocateur des audaces de l'époque. Au nombre de ces derniers, on inscrira " Vincennes", un récit tutoyeur aux accents énamourés rédigé sur le mode du message personnel à l'adresse de l'entité disparue appelée ici "Camarde". L'auteur, Bruno Tessarech, ne se hissa sur aucun tonneau pour conscientiser les masses, ne se saisit d'aucun mégaphone, ne fomenta nul soulèvement de rues - avec ou sans pavés- et ne tira nulle prébende de ses émois soixantehuitards. A d'autres, l'Histoire qui célèbre, distingue et dispense ses hommages à tour de bras ; à lui la "petite Histoire", celle faite des émotions sincères et de la fraîcheur primesautière des sans-grade et des anonymes dont il fut.

De 1969 à 1970, étudiant de bonne extraction, jeune père de famille, Tessarech fréquenta Vincennes, d'abord mû par le besoin pratique de suivre ses directeurs de mémoire, venus de facs parisiennes mieux famées. Il s'ensuivit une montée en passion progressive pour ce lieu débraillé porté par les plus grands esprits d'alors : Gilles Deleuze, Michel Foucault, René Schérer ou encore François Châtelet. : "Alors que tu t'acharnais à nous déprendre des vertus bourgeoises, nous rédécouvrions à son contact [Deleuze] le ressort de toute transmission intellectuelle : le respect pour un maître qu'on admire (...) Tu as toujours possédé la force de transcender tes propres principes, montrant en cela que tu étais plus révolutionnaire que certains, qui le criaient haut et fort". écrit-il. Ce que lui a enseigné Vincennes, au-delà des savoirs disciplinaires ? "Toujours demander plus à l''histoire, à la pensée, aux hommes, toujours laisser parler le désir". Pour le plaisir du lecteur - et des contempteurs de 68-, Tessarech rappelle cette anecdote authentique à propos de l'écrivain réactionnaire Marcel Jouhandeau s'égosillant au passage de manifestants de mai déambulant sous ses fenêtres : "Vous finirez tous notaires" ! "Dans l'ensemble il a vu juste", admet Tessarech, pour qui, cependant, la sentence ne saurait s'appliquer à Vincennes : "Deleuze, Lyotard, Châtelet, Foucault, Rebérioux, Lapassade ne sont pas plus devenus notaires que mandarins. Ils sont mort debout, en protestant". En ces temps globalisés et moutonniers où toute forme d'esprit critique parait relever de la délinquance, Tessarech nous rappelle à cet impératif.

"Vincennes", publié en 2011 chez NIL, est un récit bien troussé, au ton vif, attachant autant qu'instructif (au-delà du folklore libertaire, les enjeux de pouvoir y avaient cours comme partout), pour tous ceux qui souhaitent célébrer les 50 ans de 68 en dehors des sentiers battus et rebattus de la commémoration officielle et de ses vétérans bedonnants.

Cet ouvrage est disponible à la BU Martinique

Avant de se tourner définitivement vers l'écriture, Bruno Tessarech, né en 1947, a enseigné la philosophie dans le secondaire puis a été responsable d'un établissement scolaire expérimental.